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03 avril 2006

Elise Lucet : "Le 13 heures ? Pas un magazine et plus vraiment un journal"

En septembre dernier, Elise Lucet quittait le fauteuil du «19I20» après seize années de bons et loyaux services pour s'installer sur le siège du «13 heures» de France 2. Depuis le lancement de la nouvelle formule du journal en 2004, la plupart des chaînes ont rénové leur rendez-vous d'info de la mi-journée. Face à ces nouvelles concurrences, Elise Lucet s'en sort plutôt bien : le journal de la deuxième chaîne a gagné en moyenne 300.000 téléspectateurs. Après un début de saison riche en actualité, de la crise des banlieues aux contestations contre le CPE, Elise Lucet fait le point dans imédias sur sept mois de 13 heures.

Imédias : Vous avez un peu modifié la formule initiale du journal dessinée par Christophe Hondelatte. Etes-vous allée au bout des aménagements ou y a-t-il encore des choses que vous souhaitez changer ?
Elise Lucet : Je suis contre l'idée de «formule». Je n'aime pas les journaux rigides. La structure d'un journal doit s'adapter tous les jours à l'actualité. On avait besoin de plus de souplesse. Le principal aménagement a été de supprimer le «face à face» de façon systématique. On en fait seulement quand ça nous semble nécessaire.

Imédias : Vous pensez avoir gommé l'aspect gadget de certaines séquences, comme «l'invité des 5 dernières minutes» par exemple ?
Elise Lucet : J'aime beaucoup ce moment. L'idée de rencontrer en fin de journal des gens connus ou non, en promo on non, c'est très bien. Je ne trouve pas que ce soit un moment gadget. Quand Roberto Benigni est venu, il avait l'air accablé pendant tout le journal. On a tenté de le faire parler afin d'éviter qu'il fasse le cirque, que j'aime bien par ailleurs, mais qu'il fait sur tous les plateaux. Il a enlevé son masque. C'était un beau moment. Et je trouve que cette séquence termine bien le journal. Ca permet à la pression de retomber.

Face au journal de Jean-Pierre Pernault, il faut une forme moderne et un aspect magazine dans le fond ?
La forme est moderne, oui. Elle m'avait séduite dès son lancement ! J'ai demandé à Patrick de Carolis si je pouvais venir présenter le «13 heures» parce que je trouvais le journal novateur. Ce n'est pas tout à fait un magazine et plus vraiment un journal. C'est un lieu ouvert, où on peut être reçu, où on est dans l'actualité tout en prenant le temps de s'arrêter sur des sujets plus marginaux. Le feuilleton, par exemple, donne la possibilité de faire du reportage pendant 4 minutes par jour. Je trouve ça important dans un journal de prendre du temps avec de longs sujets.

La semaine dernière dans TV Magazine, un sujet sur les mimiques des présentateurs soulignait vos «sourcils expressifs qui vous permettent de commenter l'actualité tout en gardant de la distance». Ce papier vous désigne également membre de la «secte du stylo». Vous avez l'impression d'en faire trop ?
Nicolas Canteloup dit même que je fais des appels de phare avec mes yeux ! Je pense qu'il a raison (rires). Je n'ai pas l'impression d'en faire trop, je suis moi-même. La télévision ne m'a pas changée. Je suis comme ça dans la vie. On me fait des réflexions sur mes sourcils depuis que j'ai 14 ans. Je n'y peux rien et ça n'est évidemment pas calculé. Je veux rester naturelle à l'antenne. Je fais mon métier avec le plus de rigueur possible. Tout ce qui est de l'ordre de la représentation, ça m'est assez égal.

Et vous avez l'impression de commenter l'actualité par moment ?
Franchement, le commentaire par le sourcil, je n'y crois guère. Dans la vie, on a tous une manière d'appuyer certaines phrases qu'on trouve importantes. Mais franchement, je ne me dis jamais, je vais souligner ce mot avec mon sourcil !

Pour des raisons de synergie de groupe, France 3 vient de réaménager sa case 12-15h avec entre autre un raccourcissement de l'info pour ne pas être en concurrence avec France 2. Cela a provoqué la colère de téléspectateurs et de certains élus. Etait-ce un choix judicieux ?
Je n'ai pas participé à ce choix. On ne m'a pas demandé mon avis. Je l'ai d'ailleurs appris assez tardivement. Cependant, je trouve toujours ça dommage que France 2 et France 3 se battent en même temps sur le même terrain. Quand j'étais au «19-20», on nous imposait de ne pas déborder sur le «20 heures» de France 2 et on demandait aussi à France 2 de ne pas prendre l'antenne plus tôt en cas de grosse information. Je trouve ça plutôt logique. On a suffisamment de concurrence en info pour ne pas se faire d'ombre en interne.

Le fauteuil du «13 heures» de France 2 est ô combien éjectable. En septembre, vous disiez être là pour deux ans minimum. Votre direction vous a déjà fait part de votre renouvellement ?
Nous n'avons pas encore parlé de l'année prochaine. Mais les retours d'Arlette Chabot et de Patrick de Carolis étant positifs, je dirais que, a priori, je devrais rester.

Vous allez fêter dans quelques semaines la 50e enquête de «Pièces à conviction», le magazine que vous présentez sur France 3. Ce magazine vous permet de revenir sur des sujets qui n'ont pas été bien traités par les journaux ?
Dans l'actualité quotidienne, une information en chasse une autre. C'est fort désagréable pour les journalistes et pour les téléspectateurs mais c'est comme ça ! De plus, dans un journal, on n'a pas le temps de travailler à fond sur un dossier. Un magazine donne ces possibilités. Pendant plusieurs semaines, une équipe travaille exclusivement sur un sujet. C'est très intéressant. A titre personnel, ça nourrit aussi ma réflexion sur mon journal. Dans le «13 heures», on essaye quand c'est possible de revenir sur des sujets dont on parle moins et qui restent cependant dans l'actualité.

Cela ne vous pose pas de problème de travailler à la fois sur France 2 et France 3 ?
Non au contraire, je trouve ça super. Je reste très attachée à France 3. J'aime la différence entre ces deux chaînes. Elles offrent des moyens d'expression différents. La complémentarité entre les chaînes du groupe doit aussi passer par les animateurs. Je trouve ça très bien qu'Yves Calvi et David Pujadas cumulent des émissions sur France 2 et France 5.

Aimez-vous la soupe, Elise Lucet ?
Oui. Pourquoi ?

Parce que Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts, dans leur dernier livre «La bonne soupe», fustigent la recette du «13 heures» de Jean-Pierre Pernault. Avez-vous lu ce livre ?
Non ! Je l'ai reçu mais je ne l'ai pas lu. On me demande tout le temps de définir le journal de la rédaction de France 2 par rapport à celui de TF1. Mais on ne fonctionne pas comme ça. On ne se définit pas par rapport à eux. On cherche simplement à faire un journal qui nous ressemble, qu'on est fiers de défendre. Un journal qui réponde à la notion de service public. Notre identité vient de la façon dont on traite l'info, avec, je l'espère, rigueur, sérieux, convivialité et esprit de responsabilité. C'est l'identité de France 2 et on ne se définit que par rapport à ça. Pendant mon journal à «13 heures», je n'ai pas de retour de TF1. Eux nous regardent mais pas moi. Je ne passe pas mon journal à observer comment TF1 fait son journal, par quoi ils ouvrent etc.

En ce moment, on est au cœur du débat sur le CPE. Est-il possible de traiter ce débat, éminemment politique, de façon objective ?
Oui en étant à l'écoute. On essaie d'équilibrer le plus possible nos sujets. On montre la diversité du débat en donnant la parole à tous les secteurs de la société française et pas qu'aux politiques. Par exemple, très vite nos correspondants nous ont fait part d'un débat dans le débat : entre ceux qui sont pour et ceux qui sont opposés aux occupations des facultés et des lycées. Nos correspondants montrent les différents sons de cloches que l'on entend en région. On rapporte les faits par des reportages mais aussi par des invités en plateau. On n'a pas de parti pris, pas de consigne. On n'a pas à faire de la provocation ni dans un sens ni dans l'autre. En restant à l'écoute, en collant au plus près à ce qu'on entend, on relaie ce débat avec justesse. Ce sérieux passe aussi par une maîtrise de notre antenne. Mardi midi, un journaliste n'a pas pu faire son papier en direct car un manifestant s'est mis à hurler. Nous avons interrompu le papier. On ne peut pas traiter correctement du CPE s'il y a des débordements ou quelque forme de contrainte.

Que ce soit dans la crise des banlieues en novembre dernier ou dans les réactions au CPE, on sent désormais que tous les acteurs de l'actualité se servent des médias. Les médias deviennent des acteurs et des outils de la vie publique. Est-ce que tout cela ne devrait pas amener plus de prudence ?
La manière dont les jeunes notamment ont intégré la société de communication est bluffante. Les leaders étudiants sont des enfants de la télé. Au niveau de la communication, il n'y plus de déséquilibre entre les étudiants et les hommes politiques chevronnés. A 18 ans, ils sont capables de tenir tête à un ministre. Ils ont des argumentations solides et du coup les débats sont d'assez haute tenue, comme on l'a constaté dans «A vous de juger» ou dans «Mots croisés». Ce n'est que plus intéressant.

On a beaucoup entendu parler des travaux de la commission d'enquête parlementaire sur Outreau au moment de l'audition du juge Burgaud. Les auditions des journalistes ont été moins relayées. Les médias seraient-ils moins enclins à rendre des comptes ?
Pas du tout. Je pense au contraire qu'il n'y a pas d'impunité journalistique. On a fait des sujets dans les journaux sur les auditions des journalistes, notamment un long sujet de 2 minutes 45 dans le «13 heures». Je trouve au contraire qu'on a eu un sens critique par rapport à ce qui avait été fait.

Est-ce que cette affaire va faire jurisprudence dans le traitement des faits divers ? Par exemple lorsque arrive l'affaire Halimi, vous êtes vous dit «attention danger, pas de précipitations» ?
Evidemment. Sur l'affaire Halimi, nous avons été extrêmement prudents. Nos journalistes ont toujours dit que le caractère antisémite de ce crime était soulevé par Fofana. Au sein de la rédaction, nous avons beaucoup parlé entre nous de l'affaire Halimi, pour éviter justement toute dérive. Il y a eu des débats, on a attendu des déclarations officielles pour parler des mobiles supposés de ce crime. Quand le Premier Ministre a déclaré que ce crime était probablement de nature antisémite, nous n'avons fait que rapporter des propos qui nous semblaient importants. Mais nous ne sommes pas responsables des déclarations du premier ministre.

David Pujadas a fait il y a quelques semaines la Une de TV Mag' avec sa conjointe. Il y a quelques mois encore, il disait «moi jamais». Gala vous a contacté ?
Pas depuis les photos de David mais j'ai déjà été contactée des vingtaines de fois. J'ai toujours refusé.

Les photos de David Pujadas vous ont-elles fait réfléchir ?
Non. David fait ce qu'il veut. C'est un choix personnel. A France Télévisions, nous avons la chance de n'avoir aucune pression de la part de la direction sur ces sujets. On ne nous impose pas de faire ce genre de photos. On a une totale liberté. Je continuerai à refuser car je n'en ai pas envie.

TF1 a fait un coup en nommant Harry Roselmack comme joker de PPDA. Pensez-vous que la discrimination positive soit la solution ?
Ce n'est pas de la discrimination positive dans le sens où il n'y a pas de quotas ! Personnellement, je suis pour l'existence à l'antenne de tout ce qui peut représenter la société française d'aujourd'hui dès lors que ce sont des journalistes rigoureux et fiables.

Avec ce coup de TF1, on a l'impression que France Télévisions, et particulièrement France 2, est en retard sur la question des minorités visibles ?
Oui mais ce n'est pas vrai. France Télévisions travaille depuis des années sur le terrain des minorités visibles, sans faire de «coup». On a tendance à oublier que le «13 heures» de France 2 a été présenté par Rachid Arhab, en duo avec Carole Gaessler. Et c'était il y a six ou sept ans. Depuis, Audrey Pulvar présente le «19I20» et elle est titulaire de son fauteuil ! On travaille calmement sur ce sujet, comme on l'avait fait pour la féminisation du métier.

 

Interview publiée le 3 avril, dans le Mag' 64 du site imedias.biz

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