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09 mai 2005

Bertrand Mosca : "Sans objectif d’audience, je ferais la révolution !"

Audace. Le mot revient souvent dans la bouche de Bertrand Mosca. Assurément le directeur des programmes de France 3, n'en manque pas. Depuis son entrée en fonction, en janvier 2000, il s'est fixé comme objectif de rajeunir sa chaîne et d'oser. Pari réussi. Au risque de dérouter certains téléspectateurs, Bertrand Mosca agit sans crainte.
En cette fin de saison, marquée par la fin du mandat de Marc Tessier, l'heure est doublement au bilan. Bertrand Mosca fait le point dans imédias. Sans langue de bois il a répondu à nos questions.

Imedias : On arrive au terme de la saison 2004/2005. Les audiences ont fortement baissé en 2004 et certaines de vos émissions ont du mal à s'installer. Pour vous, est-ce une année difficile ?
Bertrand Mosca : Oui. Mais c'est une année de transition. On a pris d'énormes risques. Installer le feuilleton Plus Belle la vie n'était pas évident. Tout le monde nous avait condamnés avant même que l'on commence alors que nous savions pertinemment que sur la durée ça fonctionnerait. On a été audacieux et on a eu raison d'y croire : de 6 % de parts de marché en septembre, le feuilleton est désormais au dessus des 15%. Donc la mission est plus qu'accomplie, c'est un vrai succès. Cela a contribué à la baisse d'audience globale de la chaîne sur 2004. C'est maintenant que ça devient bénéfique. Ce programme peut encore monter jusqu'à 17-18% de pdm d'ici la fin de l'année.
On a aussi installé une politique de documentaires en prime time qui marche bien. Tout cela contribue à la chute des audiences depuis l'an dernier. Je suis arrivé en janvier 2000, les trois premières années alors que tout le monde s'écroulait, nous montions. Sur les 5 ans, France 3 a perdu 1.5 point. On ne chute pas plus que les autres : TF1 a perdu 3 points, France 2, 2 points, et M6 1.5. Donc nous sommes la chaîne qui a le moins perdu. La baisse des audiences est inévitable avec le succès du câble et du satellite. Et elles vont encore baisser dans les années à venir...

Quand vous êtes arrivé à la direction des programmes, vous vouliez rajeunir l'antenne. N'avez-vous pas l'impression d'avoir fait du neuf avec du vieux ?
Si parfois mais j'ai aussi fait du neuf avec du neuf ! Faire venir Fogiel a contribué à la modernité de France 3. Tout le monde en est content et ce n'est pas du neuf avec du vieux ! J'ai amené du neuf mais il fallait garder les fondamentaux. Je ne vais pas faire du M6 ! France 3 est une chaîne généraliste, il en faut pour tous les publics. Je ne fais pas une chaîne pour une cible. Nous avons travaillé sur toutes les émissions. Questions pour un champion a changé par exemple. Le public et les candidats ne sont plus les mêmes. Le décor a été modifié. Lepers ne s'habille plus pareil et il est plus calme à l'antenne. Thalassa a fait une belle année parce qu'ils ont eu l'idée géniale de se balader tout le long du littoral et ça marche très bien.

Pourquoi ne pas avoir fait comme Jean-Pierre Cottet sur France 5 : tout nettoyer, tout remettre à plat ?
Quand Stéphane Duhamel a été nommé à RTL, il avait décidé de faire la chasse aux vieux. Il a viré Bouvard, il a viré tout le monde. Ce fut une catastrophe. Il a finalement été écarté et ils ont rappelé Bouvard ! Je serais ravi de pouvoir «tout nettoyer» mais la chaîne descendrait à 10% de pdm et nous mettrions 5 ans à la remonter. Vider une salle c'est facile, regagner du public c'est un par un... On l'a vu sur le feuilleton. On ne me laisserait donc pas faire. La tutelle nous donne de l'argent issu de la redevance mais nous impose une certaine audience. Sur France 5, c'était plus simple car ils n'ont pas d'objectifs d'audiences. Moi sans objectif d'audience, je ferais la révolution !

De l'audace sur les formats. Vous travaillez avec Fremantle sur des formats type Oui chef !
Oui, on va accompagner un groupe de gens à travers un métier ou un choix de métier dans ce genre de format. Nous avons deux projets en développement : un avec Fremantle Media ("La Nouvelle Star", "Super Nanny", "Oui chef !" NDLR) et un autre avec Angel Prod ("Nous ne sommes pas des anges", NDLR). On travaille également avec Paf Prod (Marc-Olivier Fogiel, NDLR) sur Monumental, un jeu autour de la restauration de monuments historiques. Je crois beaucoup à l'évolution du documentaire dans toutes ses conjugaisons : documentaire et fiction, documentaire et divertissement...

N'êtes-vous pas tout de même un peu en retard sur ce point ?
Non. Je ne regrette pas de ne pas avoir fait de télé réalité. J'entends par là faire du conditionnement ou de l'enfermement type Loft Story qui est tout sauf de la réalité. Dans la réalité, je ne connais personne ayant accepté de se faire enfermer pendant 3 mois ! De la vraie télé réalité, on en fait depuis des années avec Strip-tease, ou ce genre de documentaires où l'on suit des gens avec des caméras «silencieuses». Là c'est de la vraie télé réalité. On va continuer dans cette veine...

On parle d'un retour de La Classe, l'ancien divertissement présenté par Fabrice.
Oui, on manque un peu d'humour sur France 3. Denis Mermet (Adventure Line), qui possède les droits de La Classe, travaille sur une nouvelle version. Il doit me proposer un pilote que je n'ai pas encore vu. Nous voulons faire une version moderne de l'émission. Et je vous rassure, ce n'est pas Fabrice qui présentera. Il y a une jeune génération d'humoristes qui commence à pointer son nez et le concept permet de les faire émerger. On pense que des membres de l'ancienne génération pourraient venir les chapeauter. On travaille sur ce concept.

Humour toujours. Le 21 mai, vous diffuserez le 50e concours de L'Eurovision présenté par le duo Lepers/Carlier. Pourquoi avoir choisi ce duo ?
C'est un truc ringard, L'Eurovision, alors autant jouer la carte du ringard. Il y a des gens qui regardent ça en groupe et font des soirées kitschs ! Cette soirée fait plaisir à des tas de gens. Ca fait des années que France 3 la diffuse et ça cartonne à chaque fois. Je ne vais pas me priver d'un programme qui marche ! Il n'y a aucune raison pour que je m'en sépare. Mais on a essayé de le rendre plus attractif ! Il fallait à la fois satisfaire les conservateurs de L'Eurovision et drainer un public qui, au second degré, s'en moque mais regarde quand même. C'était une bonne idée de mettre Dave et Marc-Olivier Fogiel. Marco ne voulait pas le faire cette année. Ce sera donc Julien Lepers (qui est très premier degré) et Guy Carlier pour le deuxième, voire le troisième degré. Il va y avoir un choc des cultures : j'attends de voir ça ! Ca va être drôle !

Vous venez de l'unité Jeunesse de France 3. Vous avez créé Les Minikeums. Pourquoi les programmes jeunesses ne sont-ils pas en forme ?
Ca marche moins bien, c'est vrai. TF1 et France 2 souffrent également sur la jeunesse. Nous n'avons pas su retrouver un programme fort comme Les Minikeums, mes bébés. Aujourd'hui il y a une forte concurrence sur les dessins animés. Il y a 18 chaînes jeunesse et les enfants vont sur ces chaînes qu'ils s'approprient et qui émettent pour eux des programmes toute la journée. Je suis ravi de savoir qu'on va en développer une si le CSA retient notre candidature sur la TNT gratuite. Mais notre magazine C'est pas sorcier marche très bien et contribue à la bonne image de la chaîne.

Vous le disiez, vous avez fait venir Marc-Olivier Fogiel sur France 3. On ne peut pas plaire à tout le monde faisait de très bons scores le vendredi soir. C'est plus compliqué le dimanche. Le ton du talk show a changé. Regrettez-vous cette déprogrammation ?
Ca marche ONPP ! L'émission fait plus de 14% de pdm. Marco a voulu passer le dimanche soir. C'est une alternative aux films que vous avez déjà vus et aux magazines de M6. On est la seule chaîne à proposer une émission en direct sur cette case. Le lendemain les gens en parlent, on est ravi. On a mis un an et demi pour l'installer. Là encore, je n'ai pas eu peur de prendre des risques et je trouve qu'il y a peu de gens qui en prennent en télé. Ces dernières années, France 3 est de loin la chaîne qui a été la audacieuse.

Le mois dernier, vous avez lancé Cultur'elles un magazine mensuel. Ne manque-t-il pas un grand magazine culturel sur France 3 ?
Je ne trouve pas que l'on manque de culture sur France 3. Je suis très content de Culture et dépendances. C'est une émission de référence. La plus belle sur les livres. Elle amène le débat à partir du livre, c'est très intéressant. Des racines et des ailes est un des magazines phares de la chaîne. Nos documentaires comme Homo Sapiens amènent aussi de la culture. ONPP parle aussi de culture. Je regrette juste de ne pas avoir trouver un bon concept pour parler de culture différemment.

Cette année, c'est aussi le retour tant attendu de Taratata. Pourquoi avoir attendu 2005 ?
Ca fait 5 ans que j'en parle avec Nagui car j'étais nostalgique de Taratata. Cette émission impose une qualité et donc coûte très chère. Tout seul, je ne pouvais pas. Avec l'arrivée de France 4, ce retour a pu être possible.

La première n'a pourtant pas trop marché...
Attendez la case est sinistrée ! Le samedi en troisième partie de soirée il n'y a personne sur France 3 ! Les gens vont se coucher après la fiction. Les documentaires de deuxième partie de soirée font 8% de pdm. Les troisièmes parties de soirée font 6%. Globalement sur les 2h30, il y avait 660 000 téléspectateurs soit 8% du public. Mais là encore, il faut que Taratata s'installe. C'est une émission mensuelle et ce n'est pas le plus facile. L'émission a plu à ceux qui l'ont regardée. Elle a eu un réel impact sur les ventes d'albums de Zazie, Bertignac et Moby et sur les réservations de leurs concerts. Zazie n'a jamais vendu autant de disques que la semaine qui a suivi la diffusion ! Comme pour le feuilleton, il faut du temps pour installer ce programme. Il faut juger dans la longueur. C'est la chance qu'on a sur France 3, on laisse le temps aux émissions de s'installer. Mes patrons, même s'ils manifestent une impatience et une inquiétude, me font confiance et me laissent du temps.

Le mandat de Marc Tessier se termine le mois prochain. L'élection aura lieu début juin. Comment prépare-t-on une grille de rentrée dans ces conditions ?
C'est compliqué. Il n'y aura pas beaucoup de surprises à la rentrée. En revanche, je travaille sur le mois de janvier.

Même si quelqu'un d'autre vient tout modifier !
D'abord je n'espère pas. Sinon tant pis !

Sur quoi travaillez-vous pour la rentrée ?
Sur le retour éventuel de Valérie Bénaïm. Nous statuerons après avoir vu le deuxième pilote qui va nous être livré mi-mai. J'ai la volonté d'installer un talk show en région. Un peu comme pour le jeu Télé la question, chaque région aura sa spécificité. A la même heure, le même programme, un animateur par région et le format adapté aux préoccupations de la région.

Et pour janvier 2006 ?
Je travaille sur le day time (les matinées et les après-midi) que je veux refondre entièrement. Il y a un potentiel beaucoup plus fort sur ces cases qu'en deuxième ou troisième partie de soirée. Maintenant il me faut de l'argent pour alimenter ces cases. Mon prochain défi, c'est aussi de retravailler toutes les deuxièmes parties de soirée : faire en sorte qu'elles soient différentes et moins chères.

C'est-à-dire en faisant démarrer les deuxièmes parties de soirée moins tard ?
Non la structure de la grille fait qu'il y a Soir 3. C'est la seule offre de news le soir sur les chaînes hertziennes.

Vous voulez réduire la durée des primes time ?
Non. A part les fictions (le samedi et le mardi) qui durent 90 minutes, les primes sont formatés sur 120 minutes. Vous savez comme moi que pour les magazines, toutes les chaînes font comme nous, on traîne pour avoir le report des concurrents pour faire nos parts de marché.

Les rendez-vous de la grille d'été ?
Pierre Sled va revenir avec une troisième saison de L'été de tous les records. Pour l'été c'est très bien ! C'est la seule émission en direct et je privilégie le direct. C'est populaire, ça marche bien, pourquoi s'en priver ?

Populaire en effet !
Oui ! Je joue la carte du populaire. Je fais des émissions pour tous les publics. Je ne fais pas de la télé pour moi mais pour les téléspectateurs ! Moi je regarde plus Arte que les autres chaînes...

L'été dernier vous diffusiez une émission sur l'histoire de la télévision présentée par Claude Chabrol : Si la télé m'était contée. Y aura-t-il une deuxième saison ?
Non ! Cette émission est malheureusement un peu trop chère.

On ne sait donc pas si vous serez encore à cette place à la rentrée. Frappez-vous aux portes des autres candidats à la présidence de France Télévisions ?
Non, je ne suis pas du tout inquiet. J'ai vécu plusieurs élections : jusqu'au dernier moment tout peut basculer. Ce poste est éminemment politique. On sait que le Président de la République n'est pas indifférent au choix du Président de France Télévisions. J'ai goûté à 6 ans de travail avec Marc Tessier et avec la même équipe, ce qui est une première dans le service public. Si Tessier est réélu, ce que je souhaite, je pense que je continuerai à travailler avec lui. Sinon on verra...

D'un point de vue personnel, avez-vous envie de rester ?
Je suis dans cette entreprise depuis 1991. Quand Marc Tessier est arrivé, je voulais faire autre chose. J'étais chassé pour aller ailleurs. On m'a demandé ce que je voulais faire. J'ai dit que ça me plairait d'être aux programmes. Marc Tessier a eu l'audace de me faire confiance. Je sais que beaucoup veulent ma place. J'adore ce poste qui est, je trouve, le plus beau poste dans une chaîne de télé. Je n'ai aucune envie d'être directeur général ni président de chaîne. J'en serais, en plus, incapable.

Si besoin est, où aimeriez-vous recycler ? Dans une boîte de production ?
Je ne sais pas si je serai bien dans une boîte de prod. Si j'y vais ce sera par défaut. Je suis conscient de mes goûts, de mes désirs et de mes limites. Je ne serais jamais aussi bien que sur une chaîne ! Il n'y a que le programme qui m'intéresse. Restructurer une chaîne ou en démarrer une nouvelle : c'est un défi qui m'exciterait.

On pourrait vous retrouver sur une chaîne de la TNT ?
Pourquoi pas ! Mais je suis probablement trop cher pour eux ! (rires)

Interview publiée le 9 mai 2005 sur imédias.biz

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